23 février 2007
2007.
Une page de débats sur la question architecturale a vu le jour récemment. Le blog architecture2007 >>> ouvre des champs de réflexion et d'expression à tous ceux qui souhaitent s'impliquer dans les enjeux sociaux, politiques, etc, de l'architecture et de l'urbanisme, ou simplement exprimer leurs avis sur la question.
Un site à suivre de près !
16:05 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
14 février 2007
Moderne contre moderne.
La page architecture2007.com publie quelques articles de réflexion socio-politique sur l'architecture. Les sujets sont ouverts à la participation et au débat ; voici ma modeste contribution à la question "Faut-il simplifier le permis de construire ?"
Le permis de construire est la matérialisation de la crise de la modernité. Les architectes sont pris en sandouiche entre les contradictions qu'ils ont eux-mêmes générées :
- Laissez agir librement un architecte en mal d'expérimentations et de libertééeuh créâââtrice, il est capable de bâtir une maison en polyuréthane rose fluo au milieu d'un rang haussmannien.
- Contraignez ses ardeurs pour le besoin d'harmonie urbaine du cadre de vie des gens normaux [on le sait capable de tout et de n'importe quoi], le voilà prisonnier des matériaux imposés par le code de l'urbanisme, de l'inclinaison des pentes des toits, de la couleur des ses châssis, d'un fatras de normes sclérosées et totalitaires.
Pour ou contre le permis de construire, c'est se prononcer pour ou contre un monde libéralisé et shizophrène, un monde bloqué entre ses vélléités de conquêtes modernantes et sa trouille de voir souillés les cadres-de-vie©™ patrimoinisés©™ et muséfiés©™.
Il faut passer outre les formulaires, viser plus haut que le contrôle administratif, échapper à l'immixtion de l'État dans la couleur des briques et la hauteur des fenêtres.
Il faut réhabiliter la Culture, il faut réhabiliter le devoir d'humilité des architectes, il faut apprendre aux architectes qu'ils sont d'abord au service de leur métier et non l'inverse. Il faut faire l'apprentissage des hiérarchies fondamentales entre le bâtir ordinaire et le bâtir extraordinaire. On ne compose pas une maison comme on compose un Palais des Arts.
Un architecte n'est d'abord au service ni de sa carrière, ni de son métier, ni des idéologies. Un architecte est au service de la vie.
Texte en ligne ICI
09:35 Publié dans Architecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : architecture, permis de construire, modernité, société, révolution
21 juillet 2006
L'Aire du Mont Saint-Michel.
Entre Bretagne et Normandie, le Mont Saint-Michel dresse sa célèbre et élégante silhouette. Non loin de là, l'autoroute s'étire, ponctuée de ses aires de repos. En particulier l' "Aire du Mont Saint-Michel"...
L' "Aire du Mont Saint-Michel" est un voyage en enfer.
Elle ne se contente pas d'offrir une pompe à essence, un bout de gazon et une cafétaria, comme toute aire d'autoroute ordinaire, non. C'est l'AIRE DU MONT SAINT-MICHEL. C'est une aire à thème, remplie de "produits du terroir", de "scénographies pédagogiques et historiques" consacrées à l'explicitation historique du Mont, c'est un véritable supermarché thématique, c'est un écomusée de la tradition locale, c'est un souk à souvenirs divers, bref, c'est un véritable parc d'attraction commercialo-culturo-authentico-carton-pâte à destination des touristes en automobile. Un endroit qui pue le "fake", qui pue le fric aseptisé sur le compte d'une "identité locale" reconstituée sur un bord d'autoroute...
Non mais je vous le demande : est-ce sur une aire d'autoroute javélisée, entre une pompe à essence, une machine à café et un flot de bagnoles qui puent le pétrole cramé, que je veux découvrir le Mont Saint-Michel, ses traditions, son histoire, sa gastronomie, ses costumes d'antan ????
Quel connard de mes deux, éjaculé d'une formation quelconque en "communication" ou en "marketing", a été souffler cette idée aux gestionnaires de l'autoroute ? Quel couillon débile a cru bon de jouer les pédagogues-racketteurs en installant un "Mont-Saint-Michel-Land" plein d'attractions en plastique pour bêtas en shorts ? Quelle andouille inculte a estimé qu'il était dans les destinations d'une AIRE D'AUTOROUTE de nous faire une visite guidée enchanteresse des lieux que l'on s'apprête à visiter EN VRAI, là, à quelques kilomètres, au-delà des glissières de sécurité ????
Figurez-vous que dans ma grande réactionnite, je n'attends d'une aire d'autoroute qu'une simple collaboration énergétique à la poursuite de mon voyage. Pas une agression pseudo-culturelle clinquante. Pas un racket sauvage des marchands du Temple. Pas les assauts d'une horde de profanateurs libéraux.
11:00 Publié dans Architecture, Esthétique, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28 mai 2006
La contamination des hygiénistes.
Nourris d'hygiénisme forcené et de progressisme triomphant, les urbanistes des années 1950 & 1960 rasèrent avec une indicible joie les faubourgs pourris, les quartiers tortueux et les ruelles malaisées qui s'étendaient autour des grandes villes. Ils démolirent avec une certitude inflexible ce qui était pour eux le comble de l'ordure et de la messéance, à l'âge où l'on devait chanter la gloire des autoroutes et les symphonies de béton. Sous les décombres d'un monde jugé rétrograde, on comptait surtout tuer les germes du crime et de l'insalubrité. La société heureuse vivrait désormais dans des barres de béton, hors de la crasse arriérée des centres-villes et de leurs rues pavées.
Loin de réaliser leurs promesses, ces banlieues de béton sont aujourd'hui les endroits les plus insalubres et les plus criminogènes, et il ne fallut pas une génération pour prouver l'échec du projet moderniste ; pire, pour qu'il prenne très exactement le chemin inverse de sa destination.
La décadence des banlieues est un phénomène d'une grande complexité – et notre propos n'est pas de l'expliciter dans cet article – mais une chose est certaine, c'est que tous ses tenants [urbanistiques, architecturaux, politiques, sociaux,...] concourrent à la même faillite. L'urbanisme rêvé par le CIAM [Congrès International d'Architecture Moderne] est une utopie de plus dans un vingtième siècle qui en a vu fleurir – et pourrir lamentablement aussitôt après – beaucoup d'autres. Il fut le rêve d'une seule génération, et, bien qu'il se voulût universel, ne fut que le fruit d'une mode socio-politique très courte, la cristallisation d'un moment précis de l'histoire de la Pensée, dans un contexte bien particulier.
Le constat d'échec de ces criminelles banlieues est à établir en regard de ce que sont devenues les villes "traditionnelles" tant haïes à l'époque : celles qui n'ont pas été démolies ont survécu, ont été réhabilitées, et sont des modèles de la "qualité de vie" que cherchent les hommes. Leurs briques et leurs pierres ont gagné en noblesse par l'histoire qu'elles portent, les ruelles de leurs centres-villes sont les lieux privilégiés des commerces humains, les places, les pavés et les trottoirs sont un lieu de société où l'on jouit du bonheur de vivre dans la ville.
Les fossoyeurs de l'espace urbain traditionnel ne peuvent qu'avouer l'incapacité fondamentale de leurs "cités" banlieusardes à devenir des lieux de qualité, quand la reconversion de n'importe quel quartier de brique et de pierre sera toujours plus heureuse. Les clapiers post-corbuséens de Mantes-la-Jolie, de la Courneuve, de Vaulx-en-Velin, de Trappes, ou de toutes ces innombrables et infernales Villeneuves-Machin qui ornent les échangeurs autoroutiers et les zones commerciales d'asphalte et de tôle décorée ne sauront jamais rien tirer de leur béton pas cher. Si l'on saura peut-être transformer l'un ou l'autre de ces sordides "grands ensembles" en nid à bobos qui veulent s'encanailler dans du vintage, on ne peut qu'ajouter à la coûteuse pathologie des cités le surcoût de leur remède par la dynamite.
On n'aura donc pas fait des néo-villes un paradis propre et sain. On n'aura fait que poser toutes les conditions du crime et de la crasse en niant les rues et les centres, et en empilant les masses dans des volumes capables. On aura reçu du réel la réponse à l'idéologie.
Photographies : Sarcelles en 1900, La Courneuve en 2000 : un siècle de progrès.
[cliquez sur les images pour agrandir]
22:50 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
05 mai 2006
Wilmotte & Halter - Le Mur de la Paix
Pour ouvrir le 3ème millénaire dans le pacifisme obligatoire et bien-pensant, Wilmotte et Halter n’ont pas échappé aux mouvances grégaires de notre temps pour ériger quelques monuments de leur conception, dédiés à la célébration de la Paix. On trouve ainsi à Paris le Mur de la Paix, à Saint-Pétersbourg la Tour de la Paix, ou à Hiroshima les Portes de la Paix. [1]
Sur ces installations de verre, de béton et d’acier, est inscrit de façon sérielle le mot PAIX, dans toutes les langues de la planète. Les artistes légitiment leur démarche en s’opposant à "l’omniprésence des monuments et symboles de guerre, si nombreux qu’on ne les voit plus".
N’étant que moyennement convaincu par la pertinence de cette démarche, nous nous sommes permis quelques questionnements de fond, que nous savons sacrilèges envers l’Évidente et Obligatoire Promotion Citoyenne du Bien qu’il convient de révérer avec zèle. Tant pis.

1. La paix à tout prix.
A mi-chemin entre l’architecture et l’installation, le Mur de la Paix n’est ni monument, ni bâtiment, et pas tout à fait une exposition d’œuvre d’artiste. Il est concept, il est communicant, il est message davantage qu’objet. Et d’ailleurs, en guise de message, le contenu en est bien mince. "Paix, paix, paix, paix, paix, paix, paix, paix, …" est l’unique ingrédient de ce bourrage de crâne répété ad nauseam dans un brouhaha babélien carrément tendance et hyper festif, car multiculturel et joyeusement world-citizen, donc ultracool et vachement ouvert d’esprit au niveau de la tolérance.
Malgré son apparente légèreté de verre et d’acier, le "Mur" – qui n’en est évidemment pas un car il n’a ni masse ni opacité – est en réalité une séri(graphi)e bruyante et gesticulante, dénuée de tout propos sensé, dépourvu de toute intelligibilité, donc de toute intelligence. Bref, cette célébration de la Paix déguise à peine une exhortation à la béatitude imbécile du pacifisme niais, un grand projet porté par une grande âme, donc.
Et d’ailleurs, en fait de célébration, il me semble que c’est l’architecture – et c’est là toute son essence – qui aurait été le langage qui chanterait la Paix, car c’est bien là le sens d’un monument. Mais plutôt que de parler ce langage universel que même un illettré entend, Wilmotte et Halter se sont contentés d’user de l’empilement de mots, de l’entassement de calligraphies, de l’enchaînement de caractères, si bien que le "Mur" en devient indéchiffrable, car pénible d’accès. S’il se désire compréhensible par n’importe quel citoyen du monde qui le visite – à condition qu’il sache lire –, il est surtout fatigant de bavardage car quiconque le lit ne puis comprendre qu’une infime portion de son discours, le reste étant offert à l’œil comme un ornement exotique lorsqu’il est aussi sensé que le seul mot familier déchiffré. Nos concepteurs communicants n’ont même pas donné à leur concept communicant les moyens d’incarner la Paix, justement, ni même d’en évoquer les vertus… Le chant de la Paix se fait dans le silence, dans l’harmonie, dans l’évidence de sa grandeur, dans la pensée sereine. Que nous en dit-on ? Quelle place fait-on à la Paix dans cet endroit qui n’est même pas un espace, dans cette chose qui psittacise de graphies encyclopédiques et de sollicitations multimédias arrogantes et bariolées ?
Le "Mur" de Wilmotte et Halter est une victoire de l’émotion puérile et du bon sentiment obligatoire, expurgé de tout contexte qui lui donnerait sens. La paix à tout prix, la paix pluriethnique, la world-peace multi-solidaire citoyenne, la paix sans condition. Car, dans leur niaiserie inculte et glorieuse, dans leur certitude d’œuvrer pour l’Incritiquable Empire du Bien, ils ont oublié que la Paix est une valeur qui se gagne au prix des douloureuses et fondamentales injustices qui forgent l’ordre du monde, au prix de combats moraux et charnels, au prix du sang que l’on est prêt à verser pour défendre sa foi et sa liberté. La world-peace de Wilmotte et Halter, c’est la Paix de tout le monde avec tout le monde, c’est la tolérance de tout envers tout, c’est la coexistence obligatoire de toutes les positives attitudes réunies sur le plateau de "C’est mon choix".
Au cœur des questions que suscite le "Mur", il n’est pas uniquement question de Paix, malgré les apparences. Il est aussi clairement question de Guerre et de Liberté. Ces questions ne sont pas ignorées ou éludées : bien au contraire, elles apparaissent en négatif : exactement comme un Monument aux Morts "conventionnel" chante le sacrifice des hommes qui se sont battus pour la vie des hommes libres, le Monument pour la Paix clame sa haine indifférenciée de tout conflit, et chante le capharnaüm des âmes qui ne mourront jamais pour aller défendre la Liberté. Osons le dire, il est tout à fait révélateur du monde relativiste et positiviste dans lequel nous vivons, où nulle forme de Liberté ne peut prétendre primer sur une autre, où nulle confession religieuse ou politique ne peut se proclamer meilleure qu’une autre, où tout se vaut, tout est égal, où tout est également formidable, où l’on consent à tout pour avoir la Paix, à commencer par vendre sa liberté, sa dignité, sa foi et ses valeurs. Mais tout cela est tellement rétrograde, n’est-ce pas ?

2. Du mépris.
Évidemment, le "Mur de la Paix" n’en est pas un. Nous venons de voir en quoi sa Paix est illusoire, et il n’est pas nécessaire d’être savant pour s’apercevoir que ce n’est pas un mur non plus…
En juillet 2005, Magali Maggi, photographe, reportait sa visite sur les lieux dans les lignes de son blog [2]:
"Malheureusement, depuis son installation en l'an 2000, l'édifice s'est beaucoup dégradé. Les écrans vidéo sont souvent en panne, le bois n'a pas résisté au temps et les surfaces sont parsemées de graffitis. Bref, on a l'impression d'être devant une installation provisoire qui a trop duré. Mais, pour faire quelques photos, le Mur de la Paix offre quelques jolis effets."
Comment accorder du crédit à une société incapable d’envisager la question de sa durabilité ? Quel héritage peut-on léguer à une descendance méprisée ? Quel legs assurer à l’Histoire ? Si l’on ne puis résister, pas même contre l’usure de quelques saisons ; s’il l’on ne puis transmettre un message à ses enfants ; oui, certainement on trahit la Paix, laquelle est sagesse, connaissance, constance et humilité.
Quand on a la prétention d’instruire aux Hommes ce qu’est le Bien Absolu et Incontestable, on a au moins la décence de s’assurer d’un minimum de moyens et de crédibilité pour le communiquer. Il appartient à la Paix d’être durable, messieurs les architectes. Sûrement pas jetable comme une mode, un spot publicitaire, un écran de télévision interactif ou trois pages de magazine de pornographie architecturale sur papier glacé biodégradable agréé par le Ministère de la Nature et des Petits Oiseaux qui Gazouillent dans la Forêt.
Ce refus – volontaire ? – de considérer la durée des choses comme une résistance nécessaire est absolument scandaleux et réellement inquiétant, bien qu’il soit devenu une habitude chez les bâtisseurs des temps modernes. De toute façon, il n’est plus guère à la mode d’hériter ou de transmettre. On apprend à la jeune génération occidentale que le savoir n’a pas à être imposé par des Maîtres [ce sont des méthodes fascistes, c'est bien connu], mais qu’il doit être acquis par chacun dans le fun et la convivialité, dans un esprit de progrès vers plus d’avenir tolérant. De toute façon, cette génération est fâchée avec ses pères et la somme multimillénaire de culture qu’elle n’a pas le courage d’aimer. Il suffit de lire les Particules Élémentaires de Houellebecq, les Enfants de Personne de Guillebon, ou, dans un autre genre, le néant intersidéral de toute l’œuvre de Christine Angot pour s’en convaincre.
Conclusion.
Un siècle vient de commencer qui vient après les siècles, un siècle d’hypercommunication, d’hypersaturation, un siècle pharisien qui prétend tirer les leçons de l’Histoire pour enseigner le Bien Obligatoire à l’Humanité, mais qui se vautre dans une niaiserie qui serait déconcertante si elle n’était dangereuse. S’il est convenu de braire avec Wilmotte et Halter le mépris du travail du temps, l’ignorance optimiste de la nature humaine, ou le dédain du combat des âmes libres, alors nous osons nous poser en opposition radicale. Non par posture réactionnaire, mais parce que nos convictions reposent sur la réalité des résistances contradictoires qui animent le monde. Nous croyons que l’on devient ce contre quoi l’on résiste, et pour cela nous croyons que le temps et la matière sont nos armes. Simplement, nous ne croyons pas au combat des idéologies contre le réel : nous ne croyons ni à l’angélisme, ni aux utopies que défendent Wilmotte et Halter dans la joie multiplurielle solidaire. Nous croyons que l’architecture doit parler le langage des Hommes, pas celui de Peter Pan à Neverland.
[1] Présentation du livre "Paix" consacré à l'oeuvre de Wilmotte et Halter, écrit par Chantal Béret, Philippe Dagen, et Bernard-Henri Lévy :
Face à l’omniprésence des monuments et symboles des guerres, «si nombreux qu’on ne les voit plus», Philippe Dagen constate l’absence des signes pour la paix, afin de souligner combien Clara Halter «qui travaille à rebours de tout cela, se place dans une situation impossible.»
Sur des monuments conçus avec l’architecte Jean-Michel Wilmotte, elle ne cesse de tracer son sillon d’écriture. La répétition inlassable du mot PAIX, dans une multitude de langues vivantes, sur le Mur pour la Paix à Paris, sur la Tour de la Paix à Saint-Pétersbourg, et bientôt sur les Portes de la paix à Hiroshima, relève à la fois de la célébration, de l’incantation, de la prière.
S’agit-il de célébrer à Paris le deuxième millénaire, à Saint-Pétersbourg le tricentenaire de la ville, ou de marquer à Hiroshima le soixantième anniversaire de la destruction atomique de la ville, cette artiste ne cesse d’opposer aux performances techniques de la guerre scientifique exprimées en chiffres et statistiques de pertes, l’écriture: «C’est cela, opposer des mots, par conséquent des idées, au comput imperturbable, à immatriculation de tout.»
[2] Source : >>>
02:40 Publié dans Penser | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
13 mars 2006
Code Quantum.
Notre siècle vient de commencer, et il sent déjà une autre Fin, plus grande que lui-même, qui ne saurait tarder.
Sommes-nous nés trop tôt pour goûter aux joies d'une Renaissance après cet Âge très moyen ?
Sommes-nous nés trop tard pour savoir encore aimer les heures ou l'on savourait la finesse plutôt que la provocation ?
11:45 Publié dans Penser | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02 décembre 2005
Wilmotte & Halter - Le Mur de la Paix
Très bientôt sur cette page, un article sur le "Mur de la Paix" de Wilmotte & Halter.
Tremblez, Modernes !

08:17 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20 octobre 2005
En panne.
Lactobacille somnole depuis quelques temps, mais ne désespérez pas, chers lecteurs. C'est le manque de temps et de matériel qui est à l'origine de cette inactivité. Le cours des rédactions reprendra bientôt effet.
En attendant, n'hésitez pas à parcourir les sites et blogs mis en lien depuis cette page.
Stay tuned !
18:33 Publié dans Ingrédients | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28 septembre 2005
Beauté.
"Le beau est la preuve expérimentale que l'incarnation est possible."
Simone Weil (*)
(*) La philosophe, bien entendu. Pas l'autre. Nous sommes sur un blog sérieux.
23:15 Publié dans Penser | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
22 septembre 2005
Le poids des idées et des idéalismes.
Le jour où l'architecture cessera de porter toute charge idéologique, nous aurons fait un grand pas, celui qui nous affranchira des vessies de la Modernité.
Nous pourrons alors reconsidérer la beauté des choses.
22:10 Publié dans Histoire, Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18 septembre 2005
Les couverts en argent.
Je visitai hier Les Subsistances de Lyon. J'avoue ne pas savoir grand'chose de cet endroit, sinon qu'il fut rénové à grands frais, et qu'il ne sert pas à grand chose, proportionnellement au volume colossal de cet ensemble architectural.
Son défaut ? C'est un site patrimoinisé.
Muséifié, figé, vidé de tout projet d'usage. Centré sur son histoire, sur son passé, sur l'intégrité théorique de son esthétique; l'ensemble des Subsistances est incapable de vivre.
Voilà le problème du Patrimoine français: on en fait des musées, des vitrines, des cadres dorés, des inventaires, des gouffres à subventions.
Si vous visitez Salamanca, en Espagne, vous découvrirez que chaque vieille pierre, malgré les siècles qu'elle porte, est en plein usage de sa fonction.
Les Universités sont des lieux plus prestigieux les uns que les autres -immenses, de surcroît-, et les étudiants y suivent leurs cours sous des plafonds sculptés, derrière des colonnades de marbres. Des lieux comme La Casa de las Conchas ou le Colegio Fonseca n'impressionnent guère les autorités politiques ou culturelles par leur sompteux fastes pluriséculaires : on y trouve des résidences, des bibliothèques bondées, des restaurants, des concerts, des conférences,... on les USE, on les UTILISE, on les TRANSFORME, on les ADAPTE, on les PRATIQUE AU QUOTIDIEN, et surtout, surtout, on les RENTABILISE !
En Espagne, on ne fait pas du "Patrimoine" des lieux de VISITE, on en fait des lieux qui SERVENT A QUELQUE CHOSE.
Voilà une leçon pour les metteurs en vitrine français.
+ + +
Mangez tous les jours avec des couverts en argent, et vous découvrirez qu'il n'ont aucun besoin d'être astiqués ou entretenus. Ils seront brillants au quotidien. Si vous les mettez sous coffre ou en vitrine, vous perdrez votre énergie à faire briller des choses sans usage, et à grands coups d'huile de coude stériles. Quel grandeur à un tel projet ? Quelle récompense à une telle entreprise ? Qui enrichissez-vous d'une fortune intouchable ?
C'est pourtant l'usage qui fait briller les choses !
Et ça tombe bien, elles sont faites pour ça !
Mais que savez-vous de la Vie, messieurs les Fonctionnaires de la Culture ?
22:55 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note
Less is more ?
Lingane aime traîner les yeux en l'air. Nous vous invitons à la lecture d'un de ses nouveaux articles -en attendant que le Comité de Rédaction veuille bien faire montre d'un peu plus de productivité-.
Suivez les flèches. >>>
13:35 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
07 septembre 2005
C'est bien c'est neuf.
La modernité a ceci de fatigant qu'il faut en permanence répéter les évidences ignorées ou oubliées. Alors voilà un petit aphorisme -que je devine premier d'une série à venir- à même de réhabiliter les vérités les plus élémentaires :
L'architecture n'est pas faite pour être neuve.
Nous subissons la dictature du préfabriqué foireux, nous subissons l'omniprésence du technologisme et des systèmes en tous genres, nous exposons à tous les vents d'innombrables câbles, résilles d'acier, toiles tendues ou kilomètres carrés de vitrages plus ou moins utiles à la transparence. Nous mettons en place de plus en plus d'accessoires de mode incapables de résister aux assauts du temps.
Voyons l'état de nos soubassements en plaqué marbre, voyons l'état des façades carrelées, voyons l'état des inox posés il y a moins de dix ans. Notre continent si riche ne peut se payer que de mauvais produits que l'industrialisation à outrance rend bon marché. L'ère des collés, des composites, des agglomérés, des plaqués, des surfacés, des laqués, des anodisés, des isolés ou des articulés bat son plein. Quelle durabilité assurer aux polymérisés, aux plastifiés, aux imprimés, aux sérigrafiés, aux agrafés ?
Il ne s'agit pas de jouer les réacs, il s'agit d'être lucide, et de prendre du recul critique et responsable sur la nouveauté.
Et d'ailleurs, sans vouloir jouer aux jeux de mots, il suffit de regarder les trucs de Jean Nouvel pour se rendre compte de l'inquiétude que nous inspire cette course au nouveau. Je souhaite bonne chance aux types qui vont aller lubrifier les milliers de papattes métalliques et articulées de la façade de sa tour barcelonaise, bon courage aux nettoyeurs de ses myriades de plaques de verre, bon courage aux comptables qui chiffreront le prix des réparations des systèmes électroniques qui font bouger tout cela. Regardez simplement l'état de la façade de l'Institut du Monde Arabe : elle n'a fonctionné que très peu de temps, avant de sombrer dans l'inévitable piège de sa complexité mécanique, qui la met en panne de façon permanente.
Quant au Grand Palais lillois de Koolhaas, j'émets de sérieux doutes sur la durabilité de ses tôles en polycarbonate, déjà jaunie, bientôt cassantes. Et comment vieilliront ses aciers extérieurs ?
Plus proche de tout un chacun, nous constatons l'infernal résultat des placages de pierre posés en espace public. Combien de dallages, de marches d'escaliers, ou de soubassments sont brisés en l'espace de quelques jours ou années ?
Nos contemporains ont un problème avec le temps.
Avec la durée, pour être précis.
Comment peut-on DEVENIR si l'on n'est pas capable de RESISTER ?
Notre époque ne cultive que l'être, l'état immédiat et théorique, l'efficience systémique calculée en laboratoire, le scientifisme idéal. Pas l'art de collaborer avec les résistances contradictoires de la Vie.
Nous avons un problème avec le réel. Nous avons un problème avec l'inscription des générations dans le temps. Ce n'est pas un phénomène récent, mais ça devient inquiétant.
02:30 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
20 août 2005
De la noblesse.
Tu te dois de protéger le sommeil de ton ami. Mais le laisseras-tu endormi si la magie d'une aurore boréale vient soudain éclairer la nuit ?
Nous vous enjoignons à lire "Le sens du combat", lumineux article de Saint-Rich. Suivez ce lien >>>.
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12 août 2005
Combarel & Marrec - Je ne suis pas, car je ne pense pas.
Lu dans le numéro 147 de la revue d’architecture « d’A » (juin-juillet 2005), un article consacré au parcours de Emmanuel Combarel & Dominique Marrec, architectes associés.
Leur projet pour la FRAC de Rennes(*) a particulièrement retenu mon attention. Au-dessus de cette jolie image, on lit la légende du projet :
Superposition de cubes blancs sans distinction d’usage. Ponctuellement, des éléments du programme traversent l’enveloppe. Une double peau translucide génère une lumière diffuse sans rayonnement ni ombre.
Texte superbe de synthèse. Sur l’ère du vide qui nous baigne, bien entendu.
Le Comité de Rédaction de Lactobacille vous propose une petite fiche de lecture.
Superposition de cubes blancs sans distinction d’usage.
Aaah les cubes ! Ces volumes si purs, sans haut ni bas, sans longueur ni largeur, sans sens et sans direction, sans tension et sans identité, sans gravité et sans contrainte, ces volumes tellement «objets», tellement «boîtes», tellement «modules». On ne s’étonne donc pas de l’indistinction de leur usage, de leur couleur, ou de l’ordonnancement qui pourrait les gouverner. C’est à se demander le sens même de leur existence.
Ponctuellement, des éléments du programme traversent l’enveloppe.
La crise du réel nous éclate à la figure comme un bubon trop mûr : regardez l’image, et observez les deux volumes en porte-à-faux. Mais non, andouilles, ce ne sont pas des volumes, ni des encorbellements, ni des surplombs. Encore moins des salles, des pièces, ou des espaces qui s’y expriment. Non non non ! Ce sont des éléments de programme ponctuels. Stupéfiant, n’est-ce pas ? Nous hésitons longtemps avant de catégoriser ce genre de propos : est-ce de l’onanisme professionnel et convaincu ? De la pathologie psychiatrique sous forme de déconnexion totale du réel ? De la novlangue zélée ? De la poésie d’architecte ?
Allez savoir.
En tout cas, rien n’est concret, rien n’est matériel, rien n’est tangible. Tout juste suffit-il d’un élément de programme pour traverser l’enveloppe du projet. C’est dire l’immense passion du vide que cultivent nos concepteurs. Ah mais j’oubliais : ils manipulent avant tout des idées et des concepts. Et d’ailleurs nous ne saurons rien du programme du projet, ni du statut particulier de ces éléments qui ont pourtant l’air intéressants.
Une double peau translucide génère une lumière diffuse sans rayonnement ni ombre.
Re-Aaah ! La peau ! Double, en plus ! La recette à la mode qui vous ouvre toutes les portes ! La peau !!
Les murs, c’est fini depuis longtemps, et les façades c’est démodé. Le must, c’est la peau. En un seul mot vous faites rêver tout le monde : les agences de com’, les décideurs administratifs, les infographistes, les fabricants de toile cirée, les photographes, les marchands de savon, les écologistes équitables durables et recyclables, etc. Avec la peau vous parlez texture, sensualité, respiration, ondulation, finesse, touché, caresse. Avec la peau vous parlez le langage de la vie, de l’air, de la lumière, de la presque-transparence, de la climatique bio-active aux enzymes Q-10 alimentée par bio-pompe pulsive et régulée par bio-ordinateur. L’avenir, quoi ! La peau, c’est doux et léger. La peau c’est le plaisir et la surface. La peau, c’est tendu et c’est vibrant. C’est sans matière, presque. C’est onirique et fun.
Bref, c’est tout sauf de la consistance. C’est superficiel et maquillé, surtout.
Puis, encore une fois, nous retombons dans l’infernale indistinction molle et facile, doublée d’une anticipation scientifique digne de l’URSS : la lumière sans rayonnement (c’est fort, ça !) ni ombre (encore plus fort !). Nous attendons des précisions sur cette véritable révolution nanotechnologique. A moins qu’il ne s’agisse d’un canular. A la rédaction de Lactobacille, nous travaillons sur le papier recto : un nouveau concept de feuille de papier sans verso. Renversant, n’est-ce pas ? On n’arrête pas le progrès.
[A l’heure où nous mettons en ligne, nous apprenons par le Ministère de Vérité que l’ombre et la lumière sont désormais des concepts qui n’ont plus rien à voir l’un avec l’autre.]
Nous terminons notre fiche de lecture par un paragraphe consacré à l’illustration du projet.
Au vu des éléments de programmes qui dépassent du plan de façade (nous vous prions de nous excuser pour l’utilisation de l’expression dépasser du plan de façade. Ils ont l’air de gros mots, à la suite des si jolis éléments de programmes de Combarel & Marrec), nous corroborons notre diagnostic : nos architectes sont bel et bien obnubilés par la non-identité, l’autisme, le mutisme, l’indistinction permanente, et la vanité : en plus de surfaces incolores, aveugles et muettes (qui tiennent a priori bien plus du panneau de façade en plastique que de la sensuelle peau annoncée), se sont des MIROIRS qui nous répondent. Ça se passe de commentaire. Et nous ne saurons toujours rien de la façon dont le projet rend efficace son programme.
Au fait, ce sont des cubes ou bien une peau ? Pour rappel, chers architectes, le cube est un volume, la peau est une surface. La première et la troisième phrase du commentaire sur ce projet de FRAC se contredisent.
Conclusion.
Devant l’inexistence de l’architecture au profit des éléments de programmes sous enveloppe ;
Devant l’incapacité de différencier les choses, des les hiérarchiser, de les nommer, de les caractériser (c’est-à-dire littéralement de les comprendre) ; (**)
Devant la vacuité du discours et de leurs arguments, aussi évasifs que fantasques,
Nous doutons sérieusement de la prise qu’ont nos concepteurs sur l’expérience du réel, et nous ne pouvons que conseiller aux individus concernés une suspension provisoire de leur activité publique, le temps d’un examen psychiatrique.
Non seulement le commentaire de l’œuvre est vertigineux de vide et de novlangue, mais le projet en lui-même est une construction qui ne nous dit rien, qui ne nous ressemble pas, et qui nous renvoie son inexistence au visage. Une insulte à la race humaine et à son génie, en somme.
Le pire, c’est que personne ne soupçonne jamais le danger de tels propos. Ne croyez pas les mots sans gravité. Ne croyez pas que l’architecture soit inoffensive ou anodine. Quoi que l’on bâtisse, on engage les générations à vivre avec. Ce qui peut être infernal. Ou génial. Les hommes sont sensibles à TOUS les éléments de leur environnement.
Balancer de telles balivernes à la face de la société, c’est grave. C’est une irresponsabilité criminelle, car elles émanent de gens ayant autorité intellectuelle et morale sur le grand public, c’est-à-dire sur des millions de gens normaux, par le biais d’une administration politique aussi inculte et crédule que Monsieur Jourdain, donc aussi coupable.
Combarel et Marrec sont morts. Vive Molière !
(*) Concours perdu -2005.
(**) C’est ici que se pose la question de l’intelligence de l’architecture.
11:35 Publié dans Architecture, Presse, Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
10 août 2005
Sympa !
Le Comité de Rédaction de Lactobacille étant en réunion, il vous propose de feuilleter les magazines en salle d'attente. Particulièrement cet article >>>.
15:25 Publié dans Architecture, Société, Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
03 août 2005
Rafael Moneo à Ávila (suite).
Face à l’épineuse "Affaire de la Plaza de Santa Tereza" [voir article du 30 juin 2005] , l’UNESCO a des projets dans ses cartons.
Or, une seconde visite sur place nous a permis de diagnostiquer avec plus de précision le mal dont souffre cet endroit ; et surtout d’élaborer un projet simple et efficace de transformation qui rendrait à la place tout ce qui lui manque [unité, cohérence, confort d’usage,…] , sans engager de travaux architecturaux.
Nous tâchons de nous renseigner au plus vite sur les ambitions de l’UNESCO, il est hors de question de rester les bras croisés quand un sauvetage est possible. L’édifice Moneo est ce qu’il est, nous en avons décortiqué le bon et le mauvais, mais nous réitérons notre jugement : la Plaza est malade de son espace public, bien davantage que de son architecture. L’UNESCO, du haut de ses Zadministrations-qui-détiennent-le-Bien et qui défendent l’intouchable Patrimoineudeulhumanité, serait bien capable d’entreprendre une épuration précipitée et de malheureuses démolitions.
Il convient d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
A suivre, chers lecteurs.
14:59 Publié dans Architecture, Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
30 juin 2005
Mario Prieto à Ávila - Les marchands du Temple
En arpentant Ávila, mon œil et mon appareil photo se sont posés sur cette intrigante et photogénique chose. Un assemblage de volumes aux lignes épurées, au look minimaliste et aux finitions très soignées. Je me dirigeai donc vers l’entrée pour interroger le monsieur de l’accueil sur le moyen de visiter ce truc.
Quand j’ai découvert qu’il s’agissait d’un honteux commerce culturel qui faisait du profit sur le dos de la très Sainte Thérèse, j’ai refusé tout net de débourser le moindre kopeck pour ces ignobles profanateurs.
Pour être franc, j’étais partagé entre ma curiosité et mon intégrité morale : J’entre ? J’entre pas ? Et c’est mon intégrité qui a pris le pas. Pas seulement pour des raisons de dégoût de l’argent sale et de la sainteté souillée. Mais aussi et surtout pour l’horreur sans nom de la fonction de ce lieu. Figurez-vous, amis lecteurs, que cette chose s’appelle (tenez-vous bien) UN CENTRE D’ INTERPRETATION DU MYSTICISME !!![traduction littérale]
Hé oui, oui avez bien lu, il s’agit manifestement d’un lieu où l’on vulgarise le mysticisme. La foi est donc devenue un bien culturel comme un autre, et que l’on vend et expose en quantité touristique industrielle. L’expérience mystique se découvre en écomusée interactif (tarif réduit pour les enfants et les demandeurs d’emploi), le long d’un parcours fléché, dans un décor de scénographie architecturale subventionné par le budget culturel de l’Etat.
Les bras m’en tombent.
Que dire de plus ?
Rien.
Notre monde matérialiste est tout simplement abject. Et le tourisme est le fléau de notre temps. J’imagine le responsable culturel d’ Ávila devant le conseil municipal :
- Hé les gars, j’ai une super idée !
- Wouah, raconte !
- Alors voila : à Ávila, on a une muraille et une Sainte. Quelques autres trucs, mais bon, on ne nous connaît pas pour autre chose. On aurait pu avoir une place géniale en plus, mais cet enculé de Moneo nous a salopé notre ville. Bref, la grande aura d’ Ávila, c’est sa Sainte, mais la Sainteté ne s’achète pas en visite guidée ou en boule à neige, et c’est pourtant le moteur de nos visiteurs.
Donc, ouvrez vos esgourdes les amis, je propose de construire un endroit où on l’on pourrait partir à la découverte du Mysticisme. Un trip genre « scénographie symbolique », comme la « Tour des Vents » ou une installation d’artiste multimédia carrément délire. Vous avez vu le Jeanne d’Arc de Luc Besson ? Quand elle a des visions et tout ? Bah voilà à quoi je pense. En plus, ça nous donnerait une touche de « tourisme intelligent » vaguement élitiste, on pourrait susciter l’intérêt des autorités culturelles et spirituelles et nous attirer les bonnes grâces des intellectuels, des décideurs, et des distributeurs de subventions.
- Oh, tu es un génie, Jean-Luc !
- Je sais, je sais. Je connais bien un fr… euh, un ami architecte qui pourrait nous ficeler ça. Je le vois ce week-end à la L… euh, au tennis. Je vais lui en toucher un mot.
- Sacré Jean-Luc ! Nous seulement tu as le bras long, mais en plus tu vois loin. Mais comment fais-tu ?
- Bof. Tu sais, dans la vie, il suffit d’avoir des convictions.
16:30 Publié dans Architecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Rafael Moneo à Ávila - Modernité impopulaire
La Plaza de Santa Teresa n’en finit pas de susciter la déception et la colère des habitants d’ Ávila (Castilla y León, Espagne). Moneo s’y est fait une triste réputation, et bien mal lui en prendrait de remettre les pieds dans la paisible cité fortifiée sans s’assurer d’un confortable anonymat, sans quoi il serait sans doute pendu haut et court sur le champ. Au moins.
Votre serviteur s’est donc rendu sur les lieux pour voir un peu de quoi il retournait. Si vous aviez vu la tête des employées de l’office de tourisme quand je leur demandais confirmation de ce que je voulais absolument voir en retirant un plan de la ville dans leurs locaux, vous comprendriez par vous-même que mon premier paragraphe n’était pas exagéré.
1-CONTEXTE
La Plaza Santa Teresa est un grand espace trapézoïdal de forme allongée. Sur ses plus petits côtés, la colossale et géométrique Puerta del Alcazar fait face à la très modeste mais très délicate église San Pedro, bijou d’art roman. Sur ses côtés les plus larges, un rang de maisons posées sur une colonnade de pierre fait face au fameux projet de Moneo, lequel se compose de deux volumes principaux, un grand rouge très haut [logements +commerces en RdC] et un petit gris plus bas [bureaux].
En bleu sur l'image: le projet de Moneo.
Il est essentiel de savoir qu’en lieu et place du projet Moneo, existait ceci [photo ci-contre]. Cela sert à comprendre la réaction des citoyens, qui tirent une nostalgie rageuse du «c’était mieux avant» devant leur moderne Plaza.
2. JUGEMENT VOLUMETRIQUE

A première vue, l’ensemble de la volumétrie de cette place n’est pas choquant. L’espace de la place est plutôt clair et lisible, et la hauteur du projet Moneo n’est pas une audace de mauvais goût, du point de vue formel. Le grand bâtiment rouge et le petit bâtiment gris symbiosent paisiblement. L’un et l’autre ne se livrent pas de rapports de force, mais de complémentarité respectueuse.
Mais c’est en faisant le tour du bâtiment que l’on découvre la complexité du programme volumétrique et urbanistique du projet : le projet résout en effet de nombreux problèmes de niveaux topographiques, et parvient à débrouiller le casse-tête des niveaux de trottoirs, de chaussées, d’accès au bâtiment ou à la Plaza dans un jeu d’escaliers et de terrasses plutôt habile, qui est l’occasion d’un dialogue architectural plus intéressant entre les deux corps de bâtiments. Il faut dire aussi que l’on est plein sud sur la face arrière du complexe. La lumière y est plus à son aise.
Car le projet n’est pas seulement un îlot qui borde une place : il s’agit en fait, sur toute la longueur de sa base, d’un tunnel à voiture -presque invisible depuis la place- qui fait partie intégrante du réseau routier de la ville, et qui se révèle un efficace équipement. Surtout quand on sait la complexité de la résolution des circulations automobiles et piétonnes dans les centres urbains médiévaux.
Du point de vue de l’enjeu urbain du bâtiment, je délivre un avis favorable sur le projet. La brillante résolution viaire/topographique épouse un jeu volumétrique/urbanistique habile.
3. JUGEMENT ARCHITECTURAL
L’affaire est très complexe. Du seul point de vue volumétrique, le projet est sans tape-à-l’œil, sobre, mesuré, géométriquement rigoureux, surtout dans l’organisation de ses percées. Peut-être un peu trop froid sur sa façade principale, laquelle n’est pas aidée pas son exposition Nord, donc non-éclairée et dans l’ombre d’un contre-jour. Cela dit, nous préférons le systématisme viril et assumé aux caprices désordonnés d’une indiscipline infantile ou d’une fantaisie féminine [Envoyez vos plaintes antisexistes et vos lettres d’insulte à lactobacille@hotmail.com. Tâchez de faire preuve de style dans le débit de votre conformisme outré]. Les pleins et vides des façades sont harmonieux, le couronnement de l’attique est fort bienvenu, le parti du calepinage et du module industriel n’est jamais trahi, les traitements d’angles sont toujours maîtrisés et contrebalancent par leur préciosité la raideur de l’ensemble.
Du point de vue purement plastique, je n’ai donc pas grand-chose à dire. C’est à la fois rigoureux et délicat.
En revanche, du point de vue architectural, donc philosophique, je suis littéralement en réaction contre ce genre d’attitude, donc de moralité. Le point de vue architectural en question, c’est en l’occurrence le mode constructif qui régit le projet architectural et urbain.
Il résulte de ce type de démarche un look d’assemblage de produits de catalogue calibrés qui n’est pas du meilleur effet. A l’instar de Edward Norton dans « Fight Club » qui voit son appartement s’habiller d’Ikea sous ses yeux, nous voyons apparaître dans le champ de notre vison sur chaque élément d’architecture qui retient notre regard une étiquette «panneau façade série Toscana, teinte rouge de Pérouse», «garde-corps acier série Philadelphia, finition chrome», « châssis alu Rüngzölud, laqué teinte Sable de Samarkand (ou d’Oulan-Bator)».
Ce type d’architecture en préfabriqué est le fruit légitime d’une pensée moderne qui -intrinsèquement- fait prévaloir l’Idée sur la Réalité. L’idée moderne de dissociation permanente des éléments de l’architecture apparaît en véritable manifeste dans ce projet. Il faut porter, alors on porte en béton. Il faut isoler, alors on isole avec de la laine de verre. Il faut protéger de la pluie, alors on plaque un bardage. Chaque élément ne sert qu’à une chose, dans l’esprit de déconstructivisme analytique auquel nous sommes habitués depuis « Cogito ergo sum » (1637).
Dans la pensée moderne, le réel est l’ennemi de l’idée, et il convient de corriger le réel. On illustrera à titre d’exemple les idéologies paroxystiques de la modernité [communisme, nazisme, et totalitarisme démocratique] et leur zèle à exercer une pression criminelle sur les inclinations naturelles de la Vie pour en tirer une présupposée amélioration nommée « progressisme ». On a vu ainsi naître respectivement des maisons de corrections pour détourner l’homme de ses envies de liberté, des industries de la purification raciale pour le détourner de la médiocrité, et la police de la pensée pour le détourner de toute envie de mauvaise pensée antirépublicaine.
Il en est ainsi de l’architecture moderne, où le soleil, la pluie, le vent, et même carrément les hommes [et je ne parle pas de la gravité] sont trop souvent des ennemis contre lesquels il faut lutter, des adversaires de l’Idéologie du projet. Le bardage tel que nous le voyons chez Moneo est trop visiblement la mise en œuvre d’un bouclier contre la pluie, lequel protège le système isolant de l’indésirable agressivité du climat, et ainsi de suite. Il suffit de jeter un œil sur l’état général de la base du bâtiment pour se rendre compte à quel point la réalité de l’environnement est une véritable ennemie pour l’idéologie architecturale. Malgré le jeune âge du bâtiment, les panneaux de bardages sont tous brisés ou endommagés dans la seule zone de contact avec l’homme, et sont visiblement l’objet de régulières remises en état. Idem pour les garde-corps urbains, tellement design, donc tellement inefficaces : ils sont tordus, déformés, brisés, dévissés.
Permettez-moi un nouvel emprunt à Saint-Exupéry :
La mer n’est pas l’ennemie du bateau. Ce n’est pas parce que la mer résiste contre le bateau qu’il faut supprimer la mer. La mer et le bateau doivent collaborer dans leurs résistances réciproques et contradictoires.
Il en est de même pour l’architecture et son environnement.
Le mal moderne a encore frappé : l’ignorance de l’homme sur propre nature. Figurez-vous, messieurs les idéocrates, que l’homme aime résister contre son environnement. Pourquoi pensez-vous qu’existent depuis les millénaires les plinthes, les soubassements, les gouttières, et des dimensions de fenêtres si typiques de climats particuliers ? Ah, mais j’oubliais votre devise : « Quand j’entend le mot Kultur, je sors mon revolver ». Les plinthes sont réacs, les soubassements sont des ornements d’Ancien Régime, les gouttières sont trop folkloriques, les fenêtres doivent être en bandeau parce que le Grand Gourou l’a décidé. Les vélos sont interdits en Corée du Nord parce que Kim Jong Il les a déclarés "pas assez modernes". Ça ne vous scandalise tout de même pas ?
Comptez-vous intenter un procès aux citoyens d’Ávila pour leur apprendre à respecter des panneaux de bardage à deux centimes le mètre carré que Môssieur Moneo expose aux aléas de la rue ?
Si le réel devient l’ennemi de l’idée, nul doute que règne le criminel totalitarisme idéologique.
4. JUGEMENT URBANISTIQUE
Nous distinguerons deux faits essentiels pour ce chapitre.
D’une part, si nous saluions l’habile jeu volumétrique qui fait sienne la topographie du lieu pour le transformer en architecture, nous faisons un reproche majeur à sa matérialisation.
Observons la colonnade qui longe le côté de la place. Comme n’importe quelle colonnade de ce type, elle s’exprime de façon générale, et non particulière. Elle est unitaire et continue, ne change ni de forme ni de rythme selon ce qui se passe derrière et au-dessus d’elle. J’ai envie de dire : elle est urbaine et non architecturale. Elle appartient à la ville et non à la maison. Elle est un espace de société, non d’individualité. Une part du volume architectural est rendue à la place publique, intégralement. L’architecture commence au-dessus et derrière la colonnade. Les maisons sont plus ou moins similaires, certes, mais différentes et différenciées. Pratiques de vie publique et de vie privée sont différentiées.
Inversement, chez Moneo, c’est l’architecture qui vient descendre jusque dans l’espace public pour plier les escaliers publics, les dalles des trottoirs, le mobilier urbain, etc., à la loi de son esthétisme.
J’exècre ce genre d’attitude pour de nombreuses raisons.
D’abord parce qu’il convient à l’espace public d’être homogène et unitaire, et je ne vois pas pourquoi Môssieur Moneo aurait droit d’investir un bout de ville pour l’y soumettre à son-architecture-à-lui.
Ensuite parce que la non-différentiation entre espace urbain public et objet architectural à caractère privé est encore une fois un outil de dilution et d’indistinction socio-culturelle porteur de dispersion et de confusion de l’esprit. La hiérarchie des choses est une nécessité pour distinguer ce-qui-est-différent du flou indistinct et de l’unitaire non-porteur de sens.
Enfin, parce que Môssieur Moneo impose à une part d’espace urbain un traitement matériel capricieux et inadéquat : impossible de poser une plaque d’égout standard, un banc public quelconque, un luminaire ordinaire, ou un garde-corps efficace sans dénaturer l’esthétisme si particulier de l’endroit. De plus, nous avons évoqué la qualité du matériel utilisé, un acte proprement irresponsable, onéreux, et même dangereux au vu de sa dégradation extrêmement rapide.
D’autre part, nous bouclerons la boucle en revenant au propos de départ, à savoir le jugement des usagers de l’espace public d’Avila. Les critiques sont toujours les mêmes dans la bouche des interrogés, et se résument en peu de mots récurrents: « froid, désert, mort, vide, moderne ». Le dernier mot m’arrache un sourire cynique dans le coin de la bouche. Je ne m’étend pas sur la question, mais vous me suivez, n’est-ce pas ?
Notre premier « jugement volumétrique » n’abordait pas encore la question de la qualité de l’espace. Si la seule proportion de la place est plutôt bonne, en revanche on déplorera son très mauvais aménagement intérieur.
Elle est désespérément vide.
Toute moderne qu’elle est, elle ne supporte pas le crime de l’ornement, pour reprendre l’expression du Prophète Loos. Tout juste comporte-t-elle quelques sièges publics dans l’ombre du bâtiment Moneo et quelques arbres perdus. Elle bénéficie tout de même d’un traitement graphique du sol qui travaille à faire courir l’œil (et l’eau) dans le sens de la longueur de la place [depuis la Porte de la muraille à la porte de l’église et à l’entrée de la rue San Millan], mais jamais dans le sens du dialogue entre les rangs de façades. Ce qui produit un effet d’ignorance et de refus de notre cerveau de voir (car on voit avec le cerveau) entre les deux fronts bâtis une collaboration heureuse à dessiner les contours d’un espace public unitaire. La place devient bancale et le nouveau bâtiment un intrus au milieu de la patine des vieilles pierres.
Les citoyens d’Avila ne désiraient pourtant qu’une chose simple : un peu de chaleur et de vie à la place de ce champ minéral glacial. Il faut préciser qu’Avila, du haut de ses 1120 mètres d’altitude, connaît davantage de rigueur dans le gel hivernal que dans la chaleur estivale [«Ávila solo tiene dos estaciones : el inviernoo y la del ferrocarril». Proverbe ironique local]. Traverser une grande place vide dans le fréquent vent de l’hiver n’est donc pas une expérience quotidienne forcément encline à faire aimer son chez-soi. Sans oublier que la hauteur du nouveau bâtiment, si elle n’est pas plastiquement malheureuse, étire tout de même une zone d’ombre considérable sur la surface de la Plaza, ce qui est autant de fraîcheur.
5. CONCLUSION
Si l’on oublie la poisseuse charge culturelle moderne (apogée du systémisme constructif en l’occurence) qui englue l’ensemble de la profession architecturale -toujours à la traîne en matière de suivi de la marche intellectuelle du monde-, il faut reconnaître que Rafael Moneo est un homme qui, incontestablement, sait dessiner des volumes et résoudre des problématiques spatiales complexes.
En revanche, se vérifie l’adage qu’un bon architecte est un mauvais urbaniste. Car le procès qu’on fait à la laideur du bâtiment est en fait un mauvais procès. Le principal coupable de la désaffection des Castillans pour leur Plaza de Santa Teresa est le traitement urbain de l’espace de la place en elle-même.
6. EPILOGUE
Cela dit, le Kursaal de San Sebastián (Euzkadi – Espagne), du même auteur, bénéficie de ma plus grande estime. Les fanatiques de Moneo qui souhaitent que j’expie la faute de mon blasphème ci-dessus rédigé peuvent m’envoyer leur pétition pour me prier de publier cet éloge. Si elle comporte bon nombre de signatures féminines, ce sera un argument de poids pour hâter ce travail.
11:35 Publié dans Architecture, Urbanisme | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
28 juin 2005
Le béton, fruit chouchouté de la Modernité (et autres digressions sur la Liberté).
La voûte ne fait pas partie du vocabulaire architectural de l’antiquité grecque. Bien entendu que les Grecs connaissaient la voûte. Mais, poussés par une exigence esthétique et morale qui nous dépasse de plusieurs années-lumière, ils ne fixaient pas les limites de leur liberté à l’efficience technique qui pouvaient leur offrir plus grand ou plus pratique, en mettant la voûte au service du Sacré. La seule efficience technique ne pouvait aspirer au divin.
On n’accordait au divin que les constructions élaborées dans la beauté du style que l’on forge et peaufine en aspirant à la perfection.
Les temples grecs n’ont pas de structure fonctionnelle "efficace". Ils sont l’art multiséculaire de porter un linteau sur deux colonnes.
La liberté architecturale d’un Grec, c’est la nécessité intérieure que lui fixe une morale ; celle de porter un linteau sur deux colonnes, en figurant la différentiation essentielle et première qui régit l’ordre et le sens du monde : Vertical et Horizontal.
Ni oblique ni courbe, donc, mais rationnel et intelligible pour l’œil et pour l’esprit.
Nous autres modernes sommes à l’exact opposé de cette démarche rigoureuse et délicate, patiente, et à l’irréprochable probité.
Nous avons trouvé en le béton de quoi satisfaire notre liberté moderne, bien différente celle-là, puisqu’elle se définit par le "champ des possibles" qui nous est imparti en guise d’épanouissement.
Ah, combien est merveilleux le béton pour un moderne ! Détaché de toute moralité, le béton se plie à tous les desiderata de l’explorateur -ou du promeneur- du Champ des Possibles de la liberté. Voila pourquoi il a connu un essor enthousiaste et proprement fantastique.
On ne fait pas travailler la pierre n’importe comment. Ni l’acier, le verre, la fonte, le torchis, le chaume, le bois, la fibre de carbone ou le zinc. Ils ont les propriétés physiques qui les rendent propres à se fondre dans des formes et des usages particuliers. Une moralité. Mais le béton, on le plie, on le tord, on le suspend, on l’incline, on le troue, on le noie, on le lisse, on le teinte, il est à la fois sol, mur, plafond, structure, parement, ornement, il est intérieur ou extérieur, masse ou légèreté, confort ou sévérité, douce maison de vacances ou forteresse anti-atomique.
Il ne rend de comptes à personne, ni à la verticale gravité, ni à la mise en œuvre, puisqu’il se coule dans tous les moules. Le béton, image d’un monde libéralisé et démoralisé, rentabilisé et marchandisé, bourgeois, frivole et immédiat. Le béton, protagoniste de la modernité accomplie du XXème siècle, démocratique et désenchantée, sécularisée et matérialiste, n’aura d’ailleurs que trop rarement brillé dans le domaine spirituel/religieux, et trop souvent dans le colossal et hideux bizness de la construction, ou chez les théoriciens de la rentabilisation du vivant. Ce n’est pas un hasard.
_
Le béton annihile trop facilement les processus de différentiations et de hiérarchie. Il est trop souvent l’acteur de la dilution et de la confusion des volumes perçus. La grande mode du moment, vous l’avez tous entendue : "Alors là, tu vois, le mur sert d’espace d’entrée, il se retourne et devient plafond, puis il se plie encore et fait office d’escalier/rampe/espace tampon/patio/référence à l’immeuble d’en face qui lui dit bonjour/distributeur automatique de boisson/panneau d’affichage public/écran géant/toit-terrasse". [rayez les mentions inutiles]
Malgré sa virtuosité plastique et spatiale, ce genre d’exercice manifeste surtout une profonde ignorance des processus d’intelligibilité du monde qui sont au fond de nos cerveaux et gouvernent notre culture. Après avoir d’abord opéré la dissociation systématique de ses "fonctions" en guise de "rationalisation" du monde [là où l’ancien mur portait, occultait, isolait, séparait, etc ; il a été congédié et remplacé par le poteau pour porter + le panneau de façade pour occulter + le remplissage pour isoler + la cloison pour séparer, etc], voilà maintenant que l’architecture moderne se plaît à jouer la confusion des genres et les effets de "textures", de "peaux", ou "d’éléments de façades" ; elle croit s’affranchir des dogmes moisis en retournant le parquet jusqu’au plafond, en prolongeant la chambre jusque dans la cuisine, ou en suspendant dans une couille de verre géante une salle de réunion au-dessus d’un lac de double-vitrage, mais en brouillant les repères et en trahissant les identités, elle joue plutôt la carte de l’ignorance des codes de compréhension du monde.
Or, nous avons besoin de distinguer les choses pour exister. Nous avons besoin de hiérarchie, d’ordre, de permanence, de référents universels. Nous avons besoin du haut, du bas, de la droite et de la gauche, et nous avons besoin de la porte qui distingue les interdits. Nous avons aussi besoin de l’horizontale et de la verticale qui nous ressemblent quand nous sommes debout sur la terre.
Mais nos modernes préfèrent explorer comme des enfants joyeux les terrae incognitae du "champ des possibles" qui est leur liberté, plutôt que de bâtir dans une exigence morale durable celle bien plus nécessaire et authentique des habitants de leurs œuvres.
13:40 Publié dans Théorie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
